lundi 2 mai 2011

La Laguna Llaca

Huaraz, fin aout 2008 :



Samedi 30 août, 7h
Je me réveille un brin vaseux et fourbu. Mon rhume a empiré. A ce moment, je suis bien loin de me douter que la journée qui va suivre sera la plus éprouvante de toute ma vie (pour ceux qui étaient avec moi pour l'ascension du Ventoux en 2005 dans des conditions météos apocalyptiques, sachez que ceci n'était qu'une petite promenade de mémé comparé au carnage ci-dessous). J'ai les jambes lourdes, je me mouche sans arrêt... La veille, j'ai réservé "una pequeña vuelta en bicicleta", traduisez : "une petite balade en VTT". Vu ma piètre forme, j'hésite à y aller mais j'ai déjà versé un acompte. Et puis, on n'est pas venu pour coller des gommettes non plus (spéciale dédicace à George Best...) donc je prends mon courage à 2 mains mon cousin et je me rends à l'agence à 9 heures. Sur place, je précise une fois de plus que je veux une balade avec UN PEU de montée et surtout de la descente (avec trajet en bus préalable pour nous emmener sur les hauteurs). Le type de l'agence me regarde d'un air ahuri qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille et me montre une balade sur le plan de la région. Je lui demande le niveau de difficulté.

A ce point, je me dois de faire une petite parenthèse dans mon récit. En effet, il faut savoir qu'à Huaraz (ou bien est-ce vrai dans toute l'Amérique du sud ?), quand vous demandez le niveau de difficulté d'une excursion, d'une ascension ou de toute activité physique en général, quel que soit le niveau réel de difficulté, la réponse fuse, invariable : "es muy facíl", traduisez : "c'est très facile" (traduction littérale), traduisez : "c'est peut-être facile, c'est peut-être très difficile, tu verras bien" (traduction officieuse). Quand vous demandez le niveau de quelquechose de vraiment difficile, comme par exemple l'ascension du Huascaran sans aucune expérience préalable de la montagne, la réponse est généralement : "se puede hacer", traduisez : "ça peut se faire" (traduction littérale), traduisez : "c'est extrêmement difficile" (traduction officieuse). Fin de la parenthèse.

Donc je demande le niveau de difficulté de l'excursion proposée, pour la forme, car je connais déjà la réponse : "es muy facíl". Hum, fallait s'y attendre. Je jette un coup d'oeil distrait (grave erreur, jeune padawan : j'aurais dû faire beaucoup plus attention !) à la carte que me montre mon interlocuteur de l'agence Monttrek (l'une des agences locales les plus réputées). Je lui demande si ça monte beaucoup. "Sube un poco", qu'il me répond, traduisez : "ça monte un peu", traduisez : "y a plus de 1000 mètres de dénivelé positif". Et là je ne sais pas ce qui s'est passé. Au fond de moi, une petite voix me disait que je devais me méfier comme de la peste de ce "Sube un poco", mais, tel un gobe-mouche standard, je me suis dit que ça devrait aller, que ça devait pas monter tant que ça puisque j'avais bien précisé que je voulais quelque chose de tranquille. Alors roulez jeunesse, que je lui dis, j'vais t'la dépouiller ta balade !

Mon guide, Marco, arrive. On se met en route et on saute dans le premier microbus à destination des ruines de Wilcahuain (non sans avoir hissé et attaché les vélos sur le toit du bus...), point de départ de la "balade". Les ruines sont situées d'après Marco à environ 3200/3250 mètres, soit à peine 150 mètres au dessus de Huaraz. Je me dis à ce moment qu'on est pas très haut, et que la descente risque de laisser un peu à désirer... Si j'avais su à quel point je me mettais le doigt dans l'oeil...

Nous partons sur le coup de 10 heures, la fleur au fusil, direction la Laguna Llaca, qui n'est probablement pas bien loin, me dis-je... Le chemin n'est vraiment pas terrible, pentu et caillouteux. Mes jambes sont lourdes, le souffle est court. Marco est pas du genre à enfiler des perles : il taille la route. De temps en temps on fait quand même une pause. Il me dit que lui aussi est malade. Ca me rassure un peu : il va peut-être écourter la rando d'un chouya... On roule, sous le cagnard. Je me tartine de crème solaire. Ca ne fait que monter à 4 ou 5% de moyenne, je commence à en avoir marre de ce chemin pourlingue.

Au bout de 1h30 je commence à fatiguer sérieusement. On a bien fait 10 bornes. Mais quand est-ce que ça va s'arrêter ? A chaque fois que je demande à Marco quelle distance il reste, il me répond invariablement "quedan dos o tres vueltas, nada mas", traduisez "il reste deux ou trois virages, rien de plus", traduisez "on est pas rendus mon ptit pote". Ha, mais je vois qu'on arrive à une grande étendue relativement plate, au pied des montagnes, ouf, la lagune est certainement là, d'autant plus qu'après, le chemin semble se compliquer sérieusement. Certainement pas possible d'aller plus loin en VTT. Intérieurement, je me dis qu'il était temps qu'on arrive car je n'avais guère envie d'aller plus loin. C'est alors que se profile un petit panneau. Un panneau bien insignifiant, ma foi... Je m'en rapproche, confiant, le coeur léger... Et là le ciel me tombe sur la tête. Les quelques malheureux mots que je lis sur ce misérable panneau me plongent dans l'effroi le plus abyssal : Laguna Llaca 12 km.

12 kilomètres... Je demande à Marco si c'est une blague. Non, il a pas l'air de rigoler. A ce point, le bon sens aurait voulu que je renonce : je tousse, je transpire comme une meute de gorets, les prémices des crampes se font sentir... Mais je ne suis pas venu jusque là pour faire demi-tour. Je serre les dents et je continue, tel un mulet sous stéroïdes anabolisants. Le chemin devient immonde. De la pierrasse mastoc, du gravat grumeleux, de la grosse caillasse qui vous fait perdre l'équilibre à chaque coup de pédale ("un camino de mierda" dixit Marco lui-même, qui n'est pourtant pas du genre à se formaliser sur l'état de la route). La pente augmente encore. C'est de l'ordre de 6-7% de moyenne. N'ayons pas peur des mots : c'est l'enfer sur terre.

"Il reste beaucoup de chemin, Marco ?"

"2 ou 3 virages, pas plus..."

J'vais te faire bouffer ton casque moi, tu vas voir...

En plus de la fatigue, je commence à avoir sérieusement faim... Je demande à Marco quand est-ce qu'il a prévu qu'on s'arrête pour manger. Il me regarde et répond : "¡ coño, yo olvidé el Almuerzo !", traduisez, "merde, j'ai oublié le déjeuner !" (traduction officielle ET -hélas- officieuse...)

woin woin woin woin...

Je garde mon calme. J'ai deux barres de céréales sur moi. Bon prince je lui en donne une. On s'arrête pour manger le "déjeuner" et on repart. Il me propose qu'on coupe un peu la route normale en prenant les vélos sur le dos et en grimpant directement par la montagne. Banco... Ca monte sec, c'est vraiment épuisant mais ça vaut la peine : on gagne pas mal de terrain. On enfourche de nouveau les bécanes. Marco dit qu'il doit rester 4-5 bornes... Au secours ! Je remonte sur le vélo au mental. Après centaines de mètres, je ressens une énorme crampe dans la cuisse. Rien à faire, je ne peux plus pédaler. Marco m'avoue que lui aussi est "un poco cansado", traduisez "un peu fatigué", traduisez "complètement cramé". On continue en poussant les bécanes. Au bout d'une centaine de mètres, on aperçoit un troupeau de "vaches" guidé par une poignée de paysans. A priori, rien de neuf sous le soleil... Pourtant, Marco se précipite sur le bas côté, dans le sens de la montée et commence à escalader la montagne en me criant : "Sube, toros, toros !". Manquait plus que ça... Bien sûr mes crampes me reprennent au moment même où je me remets à gravir la pente. Je monte derrière Marco au même rythme que mon arrière grand-mère... Mais qu'est ce que j'ai fait au bon dieu pour mériter ça ? Finalement, les taureaux, effectivement bien excités, finissent par passer leur chemin.

On reprend notre route, en poussant nos montures. Je compte chaque pas. Je me sens au bout du rouleau. Plus que 3-4 bornes de caillasse... Sur une portion un peu moins inclinée, j'essaie de remonter sur mon vélo. Peine perdue : les crampes reviennent au bout de quelques mètres. On reprend nos bécanes sur le dos pour couper une nouvelle fois la route. J'arrive à peine à mettre un pas devant l'autre. Marco me montre au loin notre destination, une sorte de petit cratère au pied des monts Ocshapalca (5881 mètres) et Vallunaraju (5686 mètres). C'est interminable. Je mets un pas devant l'autre au mental.

Après une éternité à galérer, on arrive au refuge situé au pied du cratère. Nous laissons nos VTT au refuge et on gravit le cratère à pied. Ca monte raide sur une cinquantaine de mètres de dénivelé. Les plus longs de ma vie...

Nous y voilà enfin : la Laguna Llaca, 4474 mètres (!). Notez au passage la bonne tête de winner de votre serviteur :



Et comme je ne suis pas du genre rancunier, une petite photo avec mon tortionnaire guide :



Les vents froids qui descendent de l'Ocshapalca et du Vallunaraju nous congèlent sur place. Il est temps de descendre. A ce moment, je me dis que ce ne sera qu'une simple formalité... Et bien non, camarade : il était écrit quelque part que je boirais le calice jusqu'à la lie. Je devais apprendre à mes dépends qu'un "camino de mierda" dans le sens de la montée reste un "camino de mierda" dans le sens de la descente... Logique, me direz-vous, mais à ce stade, mes neurones fatigués n'étaient plus en état de fonctionner normalement pour me faire parvenir à cette conclusion.
Commence alors la descente. Sur les 100 premiers mètres, je manque de me viander 4 fois. Devant, Marco part pleine bille sans se retourner. Dieu reconnaîtra les siens si je reste sur le carreau... Je suis tiraillé entre l'envie de descendre à 2 à l'heure pour limiter le risque de gamelle et celle de dévaler la pente le plus vite possible pour écourter au maximum ce supplice. J'opte finalement pour la seconde solution (on se refait pas).
Au cours de cette descente, le tape-cul que j'endure est probablement le pire depuis l'invention de la Lada 1200. Par dix fois, j'évite une retentissante croutade. Il vaut mieux que j'évite car par moments, le chemin jouxte un précipice dont j'ose à peine imaginer la hauteur... Je rejoins Marco qui m'a attendu quelques kilomètres en contrebas. On repart. Il roule vraiment comme un psychopathe... J'essaie de le suivre (connerie, quand tu nous tiens...). Encore trois grosses chutes évitées de justesse.
Peu après, un chien complètement déchaîné prend Marco en chasse. Je suis alors 50 mètres derrière lui. Le clebs lui aboie dessus tel un cerbère et tente de le mordre. Finalement, Marco passe la vitesse supérieure et parvient à le semer... Et devinez sur qui se rabat notre sympathique toutou ? Bibi ! Le canin rageur se rue sur moi comme un damné... Pour ne rien arranger, le chemin est plus pierreux et plus accidenté que jamais à cet endroit. C'est l'heure des braves : ça passe ou ça casse. Passage en grand braquet, position de recherche de vitesse, postcombustion... Derrière, le fougueux canidé me colle une pression de tous les diables... Miracle, ça passe. Je suis resté en selle et le molosse m'a laché la grappe. Alleluïa !
30 minutes plus tard, nous sommes de retour à Huaraz. Je me sens complètement vidé de mon énergie, j'ai l'impression que le champ de gravité de la terre a été multiplié par 2 depuis la matinée. J'invite Marco à boire une bière (quand je vous dis que je ne suis pas rancunier...). On se retrouve dans un bouge où la police locale se meule méthodiquement à la bière. Ils sont 5 (3 hommes, 2 femmes), tous en uniforme, tous dans un état d'ébriété à faire pâlir un régiment de polonais. Ca chante, ça danse, ça gaudriole et ça déconne à foison. Pendant ce temps, on débriefe la journée avec Marco. Je ne finis pas ma bière, c'est inutile : étant donné mon état de fatigue, quelques gorgées bien ajustées ont suffi à me rouster. Je paye les mousses. Pendant ce temps, les agents de la paix à 4 grammes se prennent dans les bras les uns les autres en pleurant comme des madeleines. Ils doivent résolument avoir un lien de parenté avec Kiki (spéciale dédicace...).
Finalement, je dis au revoir à Marco et je rentre à mon hôtel en zigzag, physiquement au 36ème dessous, mais pas peu fier d'avoir surmonté cette boucherie...


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3 commentaires:

benjamin a dit…

Un enorme LOL.
Et bon anniversaire ken.
bonot.

Anonyme a dit…

En fait cette expression de coller des gommettes vient d'Alex le collègue de marco chez la marque au swoosh .. faut rendre à César bla bla.
Georges B.

sev a dit…

yo mon horrriiiiiiible !
bon d'bord et avant tout BON ANNIVERSAIRE mon 'peto !
npon pas que je t'aie oublié (ça risque pas, vu que ça tombe le même jour qu'Audre) mais j'avais point de connexion

Ensuite ben merci beaucoup beaucoup pour ce récit myrifique, métantifique de cette ascension/descension le jour de ton anniv !!! Trop fort !
Et merci pour l'ensemble du blog que, bon an mal an, je suis assidument (je n'en ai pas raté une miette depuis le départ !)

rapides news de mon coté : le visa c plus long que prévu, je suis tjrs en France mais ça devrait arriver. j'espère etre à NYC la semaine prochaine. on a plus de maison (on squatte chez les beaux-parents), Audrey va bien ele enfle. J'ai hate de partir, je crois que j'ai la tete aux USA !
bon courage pour la suite.
On pense à toi
Vrano